Dans un Moyen-Orient en perpétuel bouleversement, le tracé des frontières est rarement anodin. L'écrivain Raja Shehadeh, né à Ramallah, nous invite à retracer le parcours de son grand-oncle au début du XXe siècle pour éclairer la fragmentation progressive de la Palestine et de la région depuis 1948. Son récit met en lumière comment des siècles de libre circulation ont cédé la place à des divisions sanglantes, dessinées par les puissances occidentales et coloniales.
Durant plus de 450 ans, sous l'Empire ottoman, la région est restée un vaste territoire sans frontières rigides, unifié par une structure multiethnique. Il n'existait pas d'entité administrative appelée « Palestine » telle que nous la connaissons aujourd'hui. Des villes comme Haïfa, Jaffa, Gaza ou Jérusalem étaient intégrées à des sanjaqs (subdivisions administratives) qui faisaient partie d'un vilayet de Grande Syrie. Le Jourdain ne délimitait alors aucune frontière politique, permettant une circulation fluide des populations et des cultures.
Le basculement s'opère après la Première Guerre mondiale, avec la victoire des puissances coloniales britannique et française. Le Moyen-Orient est alors redessiné, fragmenté en de nouveaux États-nations créés par ces empires : l'Irak, la Syrie, le Liban, l'Émirat de Transjordanie et la Palestine. En 1922, le Mandat britannique pour la Palestine est instauré, promettant une reconnaissance provisoire comme nation indépendante, mais cette promesse fut principalement faite à la minorité juive, qui représentait environ 10 % de la population.
En 1948, l'État d'Israël est établi sur environ 75 % du territoire du Mandat britannique. Cette création s'est accompagnée d'une acquisition massive de terres par la conquête, plutôt que par la vente (seulement 7 % du territoire initialement possédé par des Juifs). L'occupation de 1967 marque une nouvelle étape dans la fragmentation. Israël prend le contrôle du reste de la Palestine mandataire. Une des premières mesures fut un recensement et l'émission de cartes d'identité de couleurs différentes pour les résidents de Jérusalem-Est, Gaza et la Cisjordanie, créant des communautés distinctes et séparant des familles. Bientôt, la colonisation israélienne s'intensifie. Des colonies sont implantées, soumettant colons et Palestiniens aux mêmes lois israéliennes, instaurant de fait un système d'apartheid juridique. La « Ligne Verte », censée marquer la frontière entre Israël et les Territoires palestiniens, est annulée, Israël n'ayant toujours pas de frontières officiellement déclarées.
L'idéologie sioniste, qui prône la propriété de la terre palestinienne par le peuple juif, a maintenu la région dans un état de guerre permanent depuis 77 ans. Ces pratiques ont un coût : plutôt que de s'intégrer, Israël est contraint de maintenir une préparation militaire constante pour défendre ses gains territoriaux acquis par la force et empêcher le retour des Palestiniens déplacés.
Pour les Palestiniens, la vie quotidienne est rythmée par ces frontières : murs, portails et checkpoints entravent la circulation entre les villes et villages La multiplication des restrictions de mouvement et la violence des colons sont le triste héritage d'une politique de fragmentation et d'occupation, un appel pressant à une paix juste qui ne pourra advenir qu'avec la reconnaissance de l'autodétermination palestinienne.



