Lors de la visite de Jensen Huang, PDG de Nvidia, à Taïwan en mai dernier, des militants de l'organisation environnementale Greenpeace ont interpellé le dirigeant en lui offrant un gâteau à cinq étages portant le message : « L'IA a besoin d'énergies renouvelables ». Une action symbolique faisant écho aux récentes déclarations de Huang, qui avait souligné l'énergie comme fondation du développement de l'intelligence artificielle. Les activistes ont exhorté le leader mondial des semi-conducteurs à prendre en compte l'impact environnemental massif de ses activités à Taïwan, une base manufacturière cruciale qui produit plus de 90 % des puces de pointe mondiales.

Portée par l'engouement mondial pour l'IA générative, Nvidia, grâce à ses microprocesseurs GPU, est devenue l'entreprise la plus valorisée au monde. Cette croissance fulgurante s'accompagne cependant d'un coût environnemental souvent sous-estimé : celui de sa chaîne d'approvisionnement. Au cours des trois dernières années, les émissions de la chaîne de production de Nvidia ont plus que doublé, une tendance qui devrait se poursuivre avec une croissance annuelle prévue de 26 % pour les livraisons de GPU.

Nvidia sous-traite la majeure partie de sa fabrication au géant taïwanais TSMC. Chaque nouvelle génération de microprocesseurs, associée à la demande sans précédent générée par l'IA, exige toujours plus d'énergie, d'eau et de produits chimiques toxiques. Cette situation pèse lourdement sur l'île, confrontée à une explosion de ses besoins énergétiques et de ses émissions. À titre d'exemple, la future usine Fab 25 de TSMC près de Taichung nécessitera au moins 1 GW de puissance, soit l'équivalent de la consommation de toute la ville, et environ 100 000 tonnes d'eau par jour, près d'un cinquième de l'usage quotidien de la métropole. Avec plus de deux douzaines d'usines en opération et dix autres en projet, TSMC pourrait consommer jusqu'à 24 % de l'électricité taïwanaise d'ici 2030, contre un peu plus de 12 % l'année dernière.

Non loin de Taïwan, la Corée du Sud, autre pôle manufacturier essentiel pour Nvidia, rencontre des défis similaires. Samsung et SK Hynix, les deux géants locaux produisant la majeure partie des puces mémoire de Nvidia, ne semblent pas tenir comptes des enjeux climatiques et écologiques. Les deux entreprises sont des partenaires clés du plan gouvernemental « Yongin Mega-cluster », un complexe colossal d'usines de semi-conducteurs et d'IA appelé à devenir le plus grand complexe industriel du monde. Étonnamment, ce plan prévoit l'alimentation par six unités de GNL géantes (3 GW) d'ici 2030, plutôt que par des énergies renouvelables. À terme, Yongin exigera environ 15 GW d'électricité, soit près d'un sixième de la demande totale de la Corée du Sud, et consommera la moitié de l'eau utilisée par Séoul et ses 10 millions d'habitants.

Comme Taïwan, le système énergétique sud-coréen est largement alimenté par des gaz à effet de serre. Les deux pays, déjà très dépendants du pétrole et du gaz importés, sont confrontés à des crises énergétiques sans précédent. La Corée du Sud, malgré les appels du président à une transition rapide vers les énergies renouvelables, pourrait se tourner à nouveau vers le charbon sous couvert de « sécurité énergétique », alors que la demande industrielle s'intensifie. Ainsi, le boom de l'IA, orchestré par Nvidia, emprisonne Taïwan et la Corée du Sud dans une dépendance accrue aux énergies fossiles et une insécurité énergétique chronique, transformant la région en un piège carbone.

Nvidia se présente souvent comme un champion du climat, mais son modèle économique repose, selon certains, sur une forme de colonialisme climatique : l'externalisation des étapes les plus polluantes de sa chaîne d'approvisionnement vers l'Asie de l'Est, tout en masquant activement ses données environnementales. Pour que Jensen Huang et Nvidia puissent véritablement mener l'avenir, une transparence totale est nécessaire. L'entreprise doit divulguer l'intégralité de ses émissions et s'engager légalement, aux côtés de ses partenaires manufacturiers asiatiques, à produire des puces d'IA 100 % décarbonées d'ici 2030. Sans cela, sa suprématie en matière d'IA restera un empire bâti sur le charbon et le gaz est-asiatiques.