Depuis l'arrivée au pouvoir du président indonésien Prabowo Subianto, une tendance inquiétante se dessine au sein du gouvernement : une préférence marquée pour la loyauté personnelle plutôt que pour l'expertise avérée dans les nominations aux postes clés. Cette approche suscite des préoccupations croissantes quant à l'efficacité de la gouvernance et à la dégradation de la capacité de l'État à relever les défis complexes.
Le "Cabinet Rouge et Blanc" de Prabowo illustre cette nouvelle dynamique. De nombreux ministres et responsables ne possèdent pas les qualifications académiques ou l'expérience professionnelle directement pertinentes pour leurs portefeuilles. Prenons l'exemple du ministre des Affaires étrangères, Sugiono. Contrairement à ses prédécesseurs, qui étaient pour la plupart des diplomates de carrière avec une solide formation en relations internationales ou en droit, Sugiono est titulaire d'un diplôme en informatique et de masters en commerce. Son expérience en matière d'affaires étrangères se limite principalement à son rôle au sein d'une commission parlementaire. Cette lacune s'est traduite par plusieurs erreurs diplomatiques, notamment une déclaration conjointe avec la Chine reconnaissant des "zones de revendications superposées" en mer de Chine méridionale, rompant avec la position traditionnelle de Jakarta en tant qu'État non-revendicateur. D'autres incidents, comme le maintien de postes d'ambassadeurs vacants pendant des mois ou le retard dans la réception des lettres de créance d'envoyés étrangers, ont affaibli la position stratégique de l'Indonésie sur la scène internationale.
Le ministère de l'Environnement et des Forêts n'est pas en reste. Le ministre actuel, Raja Juli Antoni, n'a aucune formation ou expérience liée à la sylviculture. Son parcours inclut des activités au sein d'une ONG religieuse et un poste de vice-ministre des affaires agraires, mais rien en lien direct avec la gestion forestière. Sous sa direction, le ministère a continué à délivrer des permis d'exploitation forestière de manière libérale. Les inondations et glissements de terrain dévastateurs de 2025 dans le nord de Sumatra, qui ont causé plus de 1 000 décès et le déplacement de plus d'un million de personnes, ont été attribués en partie à la déforestation massive, un problème persistant sous cette administration.
Un autre exemple frappant est la direction de l'Agence Nationale de la Nutrition (BGN), créée pour mettre en œuvre le programme phare de repas nutritifs gratuits de Prabowo. Les premiers dirigeants nommés à cette agence n'avaient aucune expertise en nutrition ou en sécurité alimentaire. Parmi eux, un entomologiste, une journaliste, et deux généraux à la retraite. Ce manque de compétences a eu des conséquences directes, avec des rapports quasi hebdomadaires d'intoxications alimentaires et d'hospitalisations massives liées au programme. Des allégations de corruption ont même conduit à l'arrestation de trois hauts responsables de la BGN.
Pourquoi une telle propension à nommer des non-experts à des postes stratégiques ? L'analyse suggère que la loyauté et le patronage sont les principaux moteurs. Sugiono, par exemple, est décrit comme le "fils idéologique" de Prabowo, ayant bénéficié d'une bourse d'études financée par le président et ayant été son secrétaire personnel. De même, d'autres nominations montrent des liens personnels étroits ou une fidélité de longue date. L'administration compte également un nombre significatif d'anciens militaires à la retraite et d'anciens élèves d'écoles prestigieuses ayant des liens avec l'armée, renforçant l'idée d'un réseau de fidélité.
Si le phénomène de nominations politiques en Indonésie n'est pas nouveau, son ampleur semble avoir considérablement augmenté sous la présidence de Prabowo. Bien que certains débattent de la nécessité pour un ministre d'avoir une expertise technique (arguant qu'un ministre doit surtout être un leader stratégique), les incidents récents démontrent que certaines agences techniques et certains ministères exigent une compréhension approfondie de leur secteur. Pour pallier le manque d'expertise, le gouvernement a créé de nombreux postes de vice-ministres, portant leur nombre de 19 dans le cabinet précédent à 54 aujourd'hui. Cependant, cette multiplication ne garantit pas toujours une meilleure efficacité, comme en témoignent les défis persistants auxquels est confronté le ministère des Affaires étrangères.
En fin de compte, la politique de nominations de l'administration actuelle semble privilégier la fidélité au détriment de l'expertise, sapant ainsi l'élaboration de politiques fondées sur des preuves. Ce "décès de l'expertise" a déjà des conséquences désastreuses, diminuant l'efficacité bureaucratique et érodant la confiance du public dans le gouvernement. Pour restaurer l'intégrité et l'efficacité de l'administration, il est impératif que l'Indonésie revienne à une approche méritocratique dans la sélection de ses fonctionnaires, en s'appuyant sur des parcours scientifiques, des compétences avérées et une intégrité irréprochable. La collaboration avec les institutions académiques et de recherche doit également être renforcée pour éclairer les décisions politiques.

